– Moi veux train tchoutchou !
Tu ne dis jamais juste « train ». Toujours train tchoutchou. Comme pour être bien sûre qu’on sache de quoi tu parles. Du haut de tes 2 ans, tu baragouines, tu t’essaies à dire tout plein de mots, alors là tu t’es trouvée une bonne technique pour être sûre de te faire comprendre, ma chouette. C’est comme le chien wouf wouf ou l’oiseau ki ki. On n’a pas droit au chat miaou. On a le lion reuh, on a la vache meuh…(et le poussin piou) Presque toute la panoplie mais pas le chat. Peut être parce que tu le dis bien celui-là, nul besoin d’en rajouter. Toujours est il que ce jour là tu voulais monter dans le train tchoutchou.
On était à Bromont et c’était le Symposium d’Arts Visuels de Bromont. Un nom bien pompeux pour dire qu’une centaine d’artistes est venue exposer et (espérer) vendre quelques unes de ses œuvres. Dont mon homme. (Sork93, si vous vous posez la question. Il a une page Facebook. Juste en passant.) On est donc venus voir papa faire sa peinture. Mais il faut faire attention, ne pas toucher. Ne pas abîmer. Mais la peinture ça donne envie d’y mettre les doigts et d’apporter sa touche personnelle ! Hein ma cocotte… Alors en voyant le train passer une fois, puis deux, ça n’a pas loupé, vous étiez tannés de rester là :
– Moi veux train tchoutchou !
Ce n’est pas un train bien évidemment, c’est un vieux tracteur décoré qui tire 2 remorques sur lesquelles on a mis des sièges mais les enfants adorent et c’est gratuit… alors la cocotte dans une main et le coco dans l’autre, on a marché jusqu’à l’arrêt du train. Elle avait sa poupée, lui avait son clown-avion, on a flâné gentiment le long des 20 mètres qui nous séparaient du panneau de bois. On a admiré les peintures. Le coco m’a donné son avis (Maman j’aime pas ça moi !) à voix haute. Très haute (génance absolue). Arrivés à la gare, on a attendu. Ils ont eu plus de patience que moi, les loulous. Je crois que ça tient au degrés d’envie de monter dans le train. On s’est résignés après 30 minutes à faire le pied de grue. Le train il devait être fatigué d’avoir transporté tous les enfants toute la journée, alors il a dû renter chez lui… Pas de chance pour nous !
Finalement, on s’est dit qu’on marcherait un peu, tiens… alors on s’est promené le long de la rue, on s’est arrêté regarder les peintures et les sculptures qui nous plaisaient le plus, on a fait coucou à papa. Le coco a voulu entrer dans l’église qui célébrait un mariage pour faire sonner les cloches et la cocotte a voulu ramasser tous les cailloux qu’elle voyait. On n’a pas interrompu le mariage mais elle a ramassé ses cailloux. Ça fait beaucoup de cailloux, je vous le dis.
C’est à ce moment-là que ma vie s’est arrêtée. Littéralement. Je t’ai vue, ma chérie. Avec ton gros caillou dans une main, ta poupée dans l’autre et ton bâton qui glissait de ton bras. Tu ne t’en sortais pas. Je t’ai vue essayer de le rattraper, ton bâton, toute concentrée que tu étais et je t’ai vue échapper ton caillou. Ce caillou qui a roulé jusqu’au milieu de la grande route. Je t’ai vue, toi, ma jolie blondie, courir après pour le ramasser, ton précieux trésor. Et j’ai vu ce que tes yeux d’enfants n’ont pas vu. Une grosse, une énorme voiture qui arrivait bien trop vite. Elle roulait droit sur toi ma chérie. Je me suis entendue crier, hurler. Et le temps a ralenti. Il s’est arrêté complètement. Ma vie était finie, je t’ai imaginée te faire percuter, projeter dans les airs, j’ai imaginé pendant une seconde que c’est fini, tu ne serais plus la, qu’on ne t’entendrait plus jamais rire, pleurer, jouer. Que j’avais perdu ma fille. Tout le désespoir de la terre m’est tombé dessus en une fraction de seconde.
Et puis la grosse voiture a fait une embardée, le monsieur qui conduisait a donné un immense tour de volant et il t’a évitée. Il est passé à 10 cm de toi mon ange. Il est passé à 10cm. 10 tout petits minuscules centimètres. L’air est revenu dans mes poumons, les larmes sont montées à mes yeux. Je me suis jetée sur toi, je t’ai ramenée près de moi, dans mes bras, je t’ai serrée fort. Le plus fort que je pouvais. Et j’ai ravalé mes larmes. C’est toi qui t’es mise à pleurer ma puce. Si fort. Ma poulette. Ma belette. Je ne sais pas ce qui t’a fait pleurer. Est-ce que c’est la grosse voiture qui t’a fait peur ou est ce que c’est ma peur à moi qui a fait jaillir ces grosses larmes ? On a fait un gros câlin, le plus long câlin du monde. Je tremblais, tout mon corps tremblait. Et tu m’as réclamé ton caillou… Je t’ai réexpliqué, ma chérie, qu’on ne va pas sur la route. Jamais. Que c’est le travail de papa et maman ça. Que c’est bien trop dangereux pour toi. Et pendant que je te parlais, dans ma tête de maman, j’entendais juste que c’était ma foutue faute à moi. Que je n’aurais pas dû te lâcher des yeux ma belle d’amour. Que je n’aurais pas dû te lâcher la main, que j’aurais dû être plus prudente, que j’aurais dû t’expliquer davantage, que j’aurais dû…
On a repris notre promenade, j’ai été chercher ton caillou et je n’ai plus lâché ta main. Ta petite main toute douce dans ma grande main qui tremblait encore. Puis tu es repartie jouer, et en quelques minutes tu avais tout oublié. Mais mon cœur de maman, il n’oubliera jamais. Cette peur qui glace le sang. Ce sentiment d’impuissance. Je ne te lâcherai plus jamais des yeux mon ange. Plus jamais.