Avant d’avoir un enfant, je ne pouvais imaginer qu’une si petite chose avait la capacité de presser sur une relation de couple comme si elle n’était qu’un vulgaire agrume, qu’elle pouvait la gruger pour qu’il n’en reste que de tristes vestiges. Pourtant, il s’agit d’une situation largement répandue, nommée baby-clash lorsqu’elle mène finalement à la rupture du couple. Paraît-il, selon les recherches d’une professeure à l’Université d’Ottawa, qu’« un couple sur cinq se sépare dans les quatre années qui suivent la naissance d’un enfant »[1].  Si mon conjoint et moi n’avons heureusement pas concrétisé ce baby-clash, ce n’est pas faute de l’avoir aperçu, au loin.

Pour vous mettre en contexte, il faut que je vous dise d’emblée : je ne suis pas forcément une personne douce, aimante qui fait de la bienveillance un mantra quotidien. Ce n’est pourtant pas par manque d’intention. Il m’arrive effectivement de regarder Marina Orsini prêter l’oreille aux confidences les plus intimes ou Marie-Claude Barrette tendre la main à un proche d’un disparu complètement dévasté de chagrin et je me dis qu’à partir de maintenant, ça y est, moi aussi je deviens ainsi. L’empathie sur deux pattes, la bonté incarnée, l’amie dont vous avez toujours rêvé. Confiez-moi vos plus lourdes peines, je saurai les transformer en espoir; parlez-moi de votre grosse grippe et je vous cuisinerai de la soupe dans le temps de le dire. Cependant, le naturel revient vite au galop. Placez-moi une personne immobile du mauvais côté des escaliers roulants dans le métro et je vous promets que la douce Caroline se transformera en véritable chimère. Salut, douce indulgence!

Bref, tout ce détour pour dire qu’au fond, je ne suis pas si facile à aimer, au quotidien. J’ai pourtant trouvé quelqu’un qui arrive à le faire, et merveilleusement bien. Cela fait près de sept ans que nous sommes ensemble et nous avons eu notre premier enfant en septembre dernier. Après tant d’années, je nous considérais comme un roc indestructible, comme une muraille sans faille, comme un tout indivisible. Mon chum, c’était celui qui me massait les pieds, qui disait à tout le monde que j’endurais la douleur sans me plaindre alors que ce n’était pas le cas, c’était celui qui me chicanait constamment parce que je travaillais trop, c’était celui qui prenait grand soin de moi, durant une période de ma vie où j’en avais bien besoin. Il remplissait mes failles avec sa bonté, il calmait mes insécurités avec tact et patience. Il incarnait beaucoup plus qu’un simple amoureux. Avec ma grossesse, une certaine introspection s’imposa et mes peurs de petite fille refirent surface :  Serais-je toujours aussi importante à ses yeux, allait-on être en mesure de se trouver une place au sein de notre famille, réussirait-on à garder notre cœur d’enfant? Et si j’avais de telles préoccupations, cela laissait-il supposer que je n’avais pas la maturité pour avoir un enfant? Je lui en parlais régulièrement et on se promettait alors que oui, on restera deux gamins complices malgré les adversités que notre nouveau statut nous apportera, mais vous vous doutez bien que ce n’était pas si facile.

 

En effet, ce qui devait arriver arriva. Avec la venue de Raphaël, notre rôle changea drastiquement, et avec lui, nos relations quotidiennes. Alors que lui était devenu Monsieur-je-me-charge-du-thermomètre-rectal, moi j’étais Madame-la-pro-des-boutons-de-pyjama, lui s’inquiétait de l’asymétrie de ses cotes, moi j’allaitais comme s’il n’y avait pas de lendemain. Et c’était cela, c’était tout; désormais plus aucun espace pour l’autre. Notre descendance avait outrepassé notre capacité à se regarder, à rire ensemble, à s’aimer correctement. Les frustrations de l’un n’équivalaient qu’à l’impuissance de l’autre et chaque désaccord devenait un nouveau prétexte à s’éloigner l’un de l’autre. J’ai cru à ce moment qu’il s’agissait d’un point de non-retour, comme si nous portions de nouvelles lunettes et que de nous voir jouer aux parents nous avait imprégné d’une triste clairvoyance. Si un mur s’était dressé entre nous, il serait impossible de l’abattre.

Pourtant, les jours passent et avec eux, les premiers obstacles s’effacent. Le passage du temps se transforme donc en apprentissage nécessaire et certaines lueurs apparaissent doucement au bout de notre tunnel de vie. On s’esclaffe face à la fatigue et à la maladresse de l’autre et on se dit qu’on s’aime quand même, hein. On se rend compte que l’autre nous est toujours aussi essentiel pour partager nos bons coups, pour nous épauler, pour panser nos plaies, mais il ne faut pas se leurrer : ce ne sera plus jamais exactement comme avant, cet avant qui nous était si cher.  Et c’est ainsi que l’on arrive tranquillement à faire le deuil de notre relation telle qu’elle était, pour se diriger vers une union un peu plus lucide, peut-être un peu plus raisonnable, mais certainement plus riche. Notre périple ne fait que commencer, mais maintenant que nous avons la tête hors de l’eau, chaque rire de notre enfant incarne un maillon supplémentaire à notre chaînette d’amour. Et c’est doux.

[1] http://enfantsquebec.com/2013/10/25/bebe-fait-tanguer-couple/